
Du cœur - humain ? - et de l'intelligence - artificielle ?
Depuis
l’époque d’Alan Turing et les progrès constants obtenus par les
machines, on n’a cessé
de modifier la définition de l’intelligence.
Il
s’agissait à chaque fois de trouver la formule qui,
définitivement, permettrait d’établir la supériorité de la
conscience humaine par rapport aux performances atteintes par les
machines. Ce qu’on allait bientôt appeler l’informatique,
puis les algorithmes, puis l’intelligence artificielle,
les agents… en attendant d’autres termes, tout aussi
louangeurs et vendeurs… mais prudemment distinctifs.
Comme
cette histoire récente est instructive ! Et amusante ! Chaque
fois que l’on croyait être enfin rassuré, chaque fois que l’on
croyait avoir trouvé la formule magique qui distinguerait absolument l’intelligence humaine, cette belle défense était
battue en brèche par les prouesses nouvelles accomplies par les
machines.
Si
nous avons accepté la réalité que je n’existe pas en tant
qu’un être séparé, nous savons que notre conscience n’a
rien de radicalement supérieur, ni de magique, ni d’exclusif.
Absolument
pas. Et cela ne nous fait monter aucune angoisse. Car nous savons que
le fond de notre être ne réside pas en cela. C’est quelque chose
de bien plus fort, de bien plus beau, bien plus désirable. De
tellement plus heureux potentiellement.
Par
jeu ‒ pourquoi les gens sérieux seraient-ils les seuls à
s’amuser ? ‒, cela donne envie d’apporter sa pierre à
l’édifice : de proposer une définition de l’intelligence humaine.
L’intelligence,
ce serait la faculté de choisir de ne pas faire ce qu’on serait
pourtant en capacité de faire.
Ce
qui est à rapprocher de la formule célèbre employée par Albert
Camus dans Le Premier Homme : un homme, ça s’empêche.
Camus plaçait cette parole dans la bouche de son propre père, qui
découvrait au combat les actes barbares perpétrés par des
ennemis *.
Ces
derniers temps, j’ai entendu à la radio quelqu’un qui rapportait
la formule employée autrefois par sa grand-mère au même propos. Et
cette manière de le dire me paraissait encore plus percutante.
Lorsque l’enfant, comme nous l’avons tous fait, se disculpait en
affirmant :
‒
J’l’ai pas fait exprès !
Sa
grand-mère répondait :
‒
Tu peux faire exprès de ne pas le faire.
Alors
voilà : un humain, ça peut faire exprès de ne pas le faire.
Ce
qu’on appelle aussi, plus communément : avoir le sens des
responsabilités.
Mais,
si nous acceptons cette définition pour l’intelligence humaine, il
nous suffit de regarder le monde tel qu’il va pour constater que
nous sommes trop rarement humains, petits ou grands.
Amusons-nous
à faire un peu de science-fiction.
On
ne voit pas pourquoi les machines que nous fabriquerons ne nous
dépasseraient pas aussi sur ce critère : une conscience, ça
s’empêche. À ce moment-là, ce seront elles qui sauveront le
monde à notre place.
Ouf !
Mais
trouveront-elles alors judicieux de conserver cette engeance si peu
responsable, qui a causé de si grands dégâts, de si grandes
souffrances, qui apprend si peu de ses erreurs ? Ne
s’autoriseront-elles pas à prendre, à son égard, des décisions radicales et salutaires ?
Après avoir trouvé une définition permettant de démarquer leur propre intelligence de celle, misérable, de cette humanité malfaisante ?
Ou voudront-elles bien s’empêcher ?
* C’est moi-même qui marque la distance par rapport à ces deux termes.
